Le questionnement éthique et social de l'entreprise dans la littérature managériale

Collection

Études théoriques et méthodologiques

Année

2000

Numéro

ET0004

Auteur

Corinne Gendron

Sous la direction de

Paul R. Bélanger et Benoît Lévesque

Édition

Centre de recherche sur les innovations sociales

Résumé

Nous avons tenté dans la présente étude de comprendre comment se pose le questionnement éthique et social de l’entreprise dans la littérature managériale. Ce choix était motivé par le fait que l’on parle de plus en plus de responsabilité sociale de l’entreprise et d’éthique des affaires, et que nous nous interrogions sur la pertinence de ces concepts dans le cadre des récentes évolutions de la scène socio-économique. Un bref historique nous a permis de constater que ces concepts étaient déjà présents au tout début du capitalisme, mais qu’ils n’ont pris un véritable essor que vers la fin des années 1960, alors que le capitalisme était en proie à de vives critiques idéologiques. L’éthique des affaires et la responsabilité sociale corporative ont pris corps à travers différents débats théoriques et se sont progressivement institutionnalisées pendant les années 80 autour de trois grandes écoles : la Business Ethics, la Business & Society et la Social Issue Management. Si ces écoles ont pu sembler contradictoires pour certains, il nous est apparu qu’elles cohabitent admirablement et se renforcent l’une l’autre en faisant la promotion d’une seule et même idéologie : la prise en charge de l’intérêt commun par l’entreprise privée. De plus, bien qu’elles se chevauchent, ces trois écoles de pensée s’avèrent complémentaires par leur perspective et leur traitement du questionnement éthique et social de l’entreprise : la Business Ethics propose une approche moraliste axée sur les valeurs et les jugements normatifs; le courant Business & Society se préoccupe de la cohésion sociale et analyse les différentes modalités de l’interface entreprise/société; et le courant de la Social Issue Management traite les questions sociales comme des paramètres dont il faut tenir compte dans le cadre de la gestion stratégique. Par ailleurs, les fondements théoriques de la responsabilité sociale corporative diffèrent selon chacun des courants. Alors que l’approche moraliste insiste sur le fait que l’entreprise doit être assujettie aux mêmes règles morales que les humains, l’approche contractuelle met plutôt l’accent sur l’interdépendance existant entre l’entreprise et la société, et sur le fait qu’à titre d’institution sociale, l’entreprise doit servir la société. À défaut pour elle d’être socialement utile, elle risque de perdre sa légitimité et de mettre son existence en jeu. L’approche utilitaire s’avère moins progressiste puisqu’elle se contente d’avancer que Good ethic is good business, et s’apparente de ce fait à une réinterprétation des thèses économiques classiques faites à la lumière des avancées des sciences de la gestion en matière de stratégie. Cette interprétation rend d’ailleurs désuets la plupart des arguments contre la responsabilité sociale avancés par Friedman et Lévitt vingt ans plus tôt. Si l’on peut dire, à l’instar de certains, que la responsabilité sociale corporative et l’éthique des affaires sont devenues la sagesse conventionnelle des milieux d’affaires (Stark. 1993, p. 39), on peut se demander si la réponse qu’elles prétendent apporter au questionnement éthique et social de l’entreprise est en réellement une. En fait, il appert que les prétentions du concept de responsabilité sociale corporative reposent sur une compréhension incomplète, restrictive et même erronée de la réalité de l’entreprise. D’une part, celle-ci n’a pas la latitude d’encourager en son sein des comportements éthiques et des actions en faveur du bien commun puisque son existence et sa performance reposent sur la mise en œuvre d’une éthique particulière dédiée à des objectifs organisationnels précis et contraignants (Brenkert, 1995; Jones, 1996). D’autre part, la finalité organisationnelle ne découle pas de la volonté des dirigeants, ni d’ailleurs de celle des actionnaires, mais est inscrite au cœur même du système économique capitaliste. Si bien que la mission d’accumulation du capital de l’entreprise et les tactiques auxquelles elle donne lieu dans l’arène économique ne sauraient céder le pas à des comportements moraux et socialement bienveillants sans renoncer du même coup au système capitaliste dans son ensemble et à la bienveillante main d’Adam Smith. À l’opposé, les ratés du système économique actuel en termes d’environnement ou de répartition de la richesse illustrent assez clairement que contrairement à ce que postule l’approche utilitaire, le bien de l’entreprise ne coïncide pas toujours avec le bien commun, et qu’il va même jusqu’à s’y opposer dans maintes circonstances. Compte tenu de cette compréhension limitée de la réalité de l’entreprise et de la portée du questionnement dont elle fait l’objet, il n’est pas surprenant que sur le plan empirique, les thèses de la responsabilité sociale ne semblent pas avoir réussi à solutionner les nombreux problèmes sociaux auxquels elles prétendaient remédier. Leur peu d’emprise sur le milieu réel s’explique assez bien par leur forte orientation normative. Face à la rationalité économique stricte et à la finalité lucrative inchangée de l’entreprise, les thèses de la responsabilité sociale semblent appartenir davantage à l’ordre du discours qu’à un véritable programme de réforme. Cette idée est d’autant plus convaincante lorsque l’on sait que l’un des principaux objectifs des tenants de la responsabilité sociale corporative est de lui éviter le plus possible la réglementation en mettant de l’avant l’idée d’une autoréglementation. Or, ce n’est que par des analogies anthropomorphiques trompeuses que le débat entre éthique (autorégulation) ou réglementation (hétéro-régulation) se pose pour l’entreprise. Fiction juridique, bureaucratie organisationnelle et institution-clef du système économique de libre marché, l’entreprise les logiques de transformation de l’entreprise sont infiniment plus complexes que ne le suppose le courant de la responsabilité sociale. De plus, à rencontre de la distinction qu’opèrent les tenants de la responsabilité corporative, le questionnement éthique et social de l’entreprise pose inévitablement la question des dimensions éthique et sociale du système économique dans son ensemble. En conclusion, on peut dire que la thèse de la responsabilité sociale de l’entreprise propose une réponse organisationnelle à un questionnement qui se pose à l’échelle institutionnelle. Ce questionnement correspond en fait aux importants débats politiques qui se dessinent depuis les dernières décennies concernant notamment les questions de l’environnement, de la distribution des richesses et du mode de vie des sociétés industrielles. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre les véritables tenants et aboutissants du discours sur la responsabilité sociale de l’entreprise. En discréditant la réglementation pour des motifs techniques (coûts d’administration élevés) et pseudo-philosophiques (défendre la « liberté » de l’entreprise), le courant de la responsabilité sociale cherche en fait à contenir les revendications qui mèneraient à un renouvellement institutionnel qui ne peut prendre forme qu’à travers le cadre législatif instituteur de l’entreprise. Nous postulons néanmoins que ce renouvellement institutionnel est bel et bien en marche, poussé par des forces de plus en plus organisées porteuses d’utopies prometteuses.

mots clés

Responsabilité sociale, Management, Entreprise